
Pendant deux siècles, le temps a dicté la loi du capitalisme. L’usine a imposé la discipline de l’horloge, reléguant le travail à la tâche au rang d’antiquité. Les ouvriers vendaient leurs heures, les employeurs les achetaient, et les lois s’articulaient autour de cette journée de huit heures. Un système gravé dans le marbre, désormais sur le point de s’effondrer. L’intelligence artificielle n’est pas une simple évolution ; elle s’attaque aux fondements mêmes de cette logique.
Imaginez un consultant en gestion : il supervise trois agents IA pendant deux heures. Ces agents turbinent ensuite vingt heures en autonomie et génèrent un rapport d’une valeur de 50 000 euros. Comment le consultant est-il payé ? Pour deux heures, pour vingt, ou sur la valeur créée ? L’ancien cadre temporel est impuissant face à ce dilemme. Les théories d’Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx, qui associaient la valeur d’un bien au temps de travail nécessaire, deviennent obsolètes. Leur postulat sur la rareté du temps humain, pilier de l’économie, est pulvérisé par l’IA.
L’intelligence artificielle démultiplie le travail humain à une échelle jamais vue. Ce qui prenait des jours de préparation est désormais réalisé en quelques heures par un consultant armé d’IA. La rareté du temps de travail s’évapore, et avec elle, le principe organisateur de nos économies. La valeur ne réside plus dans l’effort horaire, mais se déplace insidieusement vers ceux qui possèdent ces systèmes ou qui en contrôlent l’accès. L’ingénieur est valorisé par sa maîtrise des infrastructures critiques, le consultant par son accès privilégié aux systèmes d’IA. C’est une prophétie marxiste qui se réalise, où l’augmentation de la productivité ne fait que consolider le pouvoir autour de la propriété des moyens de production. L’IA, loin de libérer l’homme, pourrait bien le reléguer à un rôle secondaire, sous le joug de nouvelles élites technologiques.







